Ce sont toutes les couches derrière qui forment la trame narrative et qui permettent de poursuivre les lignes comme d’anciens chemins boueux, rabattant, rehaussant la matière fine.
La pâte anguleuse noircie à la térébenthine sale, le vieux medium un miel, et la matière décide de sa couleur, se fixe au soleil et s’envole dans la nuit.
Les couleurs sont étalées et se scindent;
limitrophes entrelacées.
Par delà les négatifs, un monolithe étrusque croît.
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Les filaments des eaux, nacrés jusqu’en leur pointe
travaillent ardemment pendant que la main s’achève, s’écourtant au sommeil d’un mot, arithmétique évanouie, sinueuse portée d’entre les braises.
Il y a sentence, carafe, couleurs hideuses, germes, reliefs , que les amarres ensevelissent et dont les contes absurdes dictent leurs présages.
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Il dévalait la pente, vrombissant d’écueils, le capuchon noircit au charbon.
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Pour qui peut ignorer l’existence du vent espaces homogènes imbriqués dans des négatifs, soutenus par des continuités que poursuivent des battement d’ailes.
L’entourloupement de sa perception pour figer, défiler, détruire la cause, l’expédiant hors de son effet.
Motifs tortueux et sans peau, nu dans le frottement des contrastes aux inconvénients assis là, dans une pose de réverbère allumé puis éteint à la chaux, et l’écoulement provoqué par le retrait lent d’une digue, quand les phares ne permettaient plus leurs faisceaux, et qu’au loin dans les campagnes résonnent les hululements qui redonnnent à la ville son pouvoir d’expression pour allumer la lumière de la table de chevet, relisant les quelques pages de la veille, quand les roulantes pataugeoires donnaient un reseau infini de couleurs dans les mains couchées dans l’herbe à observer le ciel des insectes.
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20 juillet 2025
Quand je me levais pour écrire, c’était pour ne pas perdre ce flux continu de phrases qui fusaient dans ma tête, même si je savais pourtant que ces phrases reviendraient forcement un jour ou l’autre. Comme les souvenirs, les mots ne semblent pas se tarir et ce même avec le temps. Ces souvenirs qui marquent finalement toute notre vie, notre histoire, qui sont constitutifs de notre être entier, et qui forment plus précisement notre sensibilité, surtout ceux datant de l’enfance, les vrais, les purs, ne disparaissent jamais. Leur déroulement peut changer mais pas leur somme. Cet état où j’étais à présent alors que Stépha et les filles dormaient toujours dans le lit près de moi dans cet hotel de rivière-du-loup, était probablement l’état qui revenaient le plus sporadiquement dans ma vie et qui semblait constitué le lieu dans lequel je pouvais entrer et où j’étais au plus près possible de ma sensibilité, de ma vie, donc, de mon être le plus réel, puisque je sentais en moi défiler mon enfance, je revoyais ma grand-mère, ma mère, mon père, ma soeur et mon grand-père. Je sentais que je pouvais me replonger dans tous ces endroits à la fois, ou si j’en choisissais un, je retrouverais la scène comme je l’avais vécue, l’émotion qui en avait émanée. Ce doit être pourquoi nous ne nous rappelons que de certaines scènes de notre vie et pas toutes, celles qui avaient marqué notre vie d’une émotion particulière, d’un retrait peut-être, d’un recul je veux dire à ce moment précis, d’une brisure sur le flot du temps et donc de l’espace, notre être qui vole soudainement au dessus de nous pour observer dans son ensemble une scène quelconque, comme si elle prévoyait déjà cette possibilité que l’on y revienne plus tard. Et cet espace de l’écriture qui devait s’inscrire dans le temps demandait aussi, pour moi, à ce que je me retire d’un temps tout en y restant. C’était un espace mitoyen entre le temps présent et cet espace où défilent les souvenirs, le passé comme on le dit, mais un passé un peu plus vivant, car pour y être il fallait avoir un pied dedans et laisser l’autre ici, car quand j’écrivais et que je pensais à ma grand-mère, l’appartement qu’ils avaient avec pépé devant le parc st-viateur, et que soudainement je me revoyais dans ce corps d’avant, plus léger qu’aujourd’hui, j’entendais le souffle continu de Clarisse qui dormait sans être réveillé par les touches de l’ordinateur qui clapotaient près de son oreille. Il y avait un petit bout d’ongle que je devais tasser du revers de ma main, le mien, sur ma veste et qui m’agaçais. Un petit bout d’ongle, celui de maintenant, pour lequel je parlais déjà au passé, puisque aussitôt éjecté c’était une partie de ma chair qui s’éloignerait de moi.
Je repensais aux chemins de dalles entre les fleurs du jardin de ma grand-mère à Terrebonne qui pour moi était alors un lieu d’une autre époque, tout de mes grand-parents l’était, tellement leur être et leurs objets étaient étrangers à tout ce que je pouvais rencontrer autour de moi. L’atelier irisé de pépé quand il donnait les cours de peinture, l’émotion qui me reste est un atelier dans les nuages, un plancher s’apparentant à ce que je sais que les Grecs pensait de l’olympe, car jamais je n’ai revu lumière plus pure. J’y repense souvent, est-ce pourquoi je suis tombé dans la peinture à vingt ans alors qu’aucun signe ou presque n’aurait pu me le laisser croire, est-ce pour cette lumière, ou est-ce aussi pour cette lumière combinée à tout ce qu’il y avait et tout ce que je faisais dans la cuisine de ma grand-mère, probablement l’endroit petit où j’étais le mieux. L’odeur de chicorée, de la camomille, du café, des petites retailles de pâtes que ma grand-mère saupoudrait de sucre et faisait cuire, tout émanait de son tablier, sa voix qui me parlait tout en parlant à sa soeur Aline en France, ou à Coco le mari d’Aline, ou son cousin André Bonfilglio, le téléphone entre Paris, toulon et Montréal, les récits que j’entendais, les ragots, et les programmes italiens que ma grand-mère suivait tout en cuisinant, même si la télé était à l’étage et que de la cuisine elle n’entendait rien. Clarisse vient de poser son pied sur ma jambe, elle soupire aussi régulièrement que tout à l’heure alors que j’essayais d’atténuer le son des touches en tapant tout doucement, mais que maintenant, comme je vois bien que ça ne la reveille pas du tout et que je pleure presque en écrivant ces lignes qui sont le noyau de mon enfance je ne me gêne plus pour taper. Dans ces souvenirs je me revois toujours seul, entre les odeurs de la maison de mes grands-parents, la vision des objets du 19ème siècle et du début 20ème qui reflètent la lumière partout abondante. Ma soeur n’est pas là, je la sens bien quelque part mais elle n’y est pas, mes parents non plus. Mon grand-père est dans l’atelier, il donne ses cours, et moi je suis près de ma grand-mère, j’orbite pour ainsi dire autour d’elle, entre les odeurs de la sauce tomate Sicilienne qui mijote à gros bouillon et le sucre de biscuits sur le comptoir tout environné de farine. Si j’essaie de courir ou de sauter, ou de faire ce que les enfants font en général, de toute façon elle panique ”Ha! Le cheval de pépé de Paris! Il va me le faire tomber!” . J’ai appris tôt à rester calme pour ne pas la faire paniquer, ou si j’en avais envie, si je voulais qu’elle perde les gonds par amusement, je n’avais qu’à m’approcher d’un de ses bibelots et avancer lentement ma main. Comme elle ne criait jamais vraiment parce qu’elle était fâché, plutôt parce qu’elle avait peur, cela m’amusait de l’activer un peu.
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Samedi 2 août 2025
En vélo hier, revenant d’un chantier sur casgrain coin bellechasse, où j’avais peint et sabler du métal toute la journée, un peu amorphe à cause de l’huile dont j’avais inhalé un peu trop les vapeurs toxiques, je compris enfin ce que voulait dire Jung de la conscience collective. Je le compris parce que ma tête n’arrêtait pas de penser aux mêmes choses, ressassant des idées, des angoisses, et je voyais les gens que je croisais, d’autres têtes et d’autres corps qui eux aussi pensaient sans arrêt à des idées et à leurs angoisses. Et je me demandais comment il pouvait être possible que toutes ces idées pensées par autant de têtes dans un même espace, une même dimension temporelle, soient enfermées en chacun de nous. Je voyais soudainement la quantité infinitésimale de pensées, le poids d’autant de mots et de phrases, fuser de partout. Ce qu’on dit de ces monologues intérieurs, ces solipsismes, ne peuvent pas rester enclosés; le poids est trop important. Il doit bien y avoir des brèches, des ponts entre les êtres qui font que les mots respirent, ils sont pensés puis sortent, puis ré-entrent. Et c’était à cause de quelques personnes croisées sur ma route que je me mettais à ressentir pour la première fois cet effet, ce poids gigantesque, que représentais alors la masse globale d’idées pensées au même moment par tous les êtres présents sur terre?
Il est 5 heures du matin et le ciel est mauve derrière de gros nuages bleus qui glissent les uns contre les autres. Seul certains oiseaux semblent réveillés, les humains dorment et rêvent et les insectes ne pensent pas. Tout de même j’entends la respiration de mes idées, mon coeur respire, mais les idées également. D’où viennent-elle, puisqu’elles sont les conséquences de la vie que j’ai mené jusqu’ici, alimenté par les informations et mes lectures du moment, elles ont tout l’air de m’appartenir, d’être bien à moi, elles se tissent dans une forme de langage qui fait du sens pour moi, qui fait que je peux enchaîner des phrases entre elles dans le but de former du sens. Si je n’avais jamais vraiment vu les pensées des autres, c’est que j’en ai pas besoin. Nous sentons nous satisfaire dans notre solipsisme. Sur mon vélo, à un moment où j’en avais marre de m’entendre profondément penser en boucle à des choses, j’ai dû me retirer au dessus de moi, par survie, dans le but de court-circuiter le rythme de ma pensée, et je suis sorti momentanément de ma tête, pour finalement comprendre qu’il n’y avait pas vraiment d’issue. Quand on en sort, pour stopper le flot continu des mots et des choses, ce sont tous les mots et toutes les choses pensées des autres que l’on rencontre. L’abysse est profond; l’inconnu de l’abysse nous est encore plus étranger. Notre tête est le nid dont nous devons avoir besoin sans doute pour être sain sur cette terre, tellement le monde nous est étranger parce qu’il nous ressemble en somme.